La Nixe

 

 

 

 

 

 

 

     Le ciel chargé de nuages promettait de nouvelles chutes de neige avant la fin de la journée. Le regard tourné vers l’horizon gris, Thedor, fils de Mechel, réajusta la pelisse qui ceignait ses larges épaules. Il lui fallait se hâter. Dans quelques heures, les dernières lueurs du jour disparaîtraient à l’ouest. La nuit engloutirait la terre et le trappeur solitaire serait à la merci des créatures des ténèbres.

     Ses pieds s’enfonçaient jusqu’aux genoux dans l’épais manteau blanc qui recouvrait le sol. De multiples couches de fourrure, de daim et de renard, s’enroulaient autour de ses bottes de cuir, mais il sentait pourtant le froid mordant de la neige. Une vive brise soufflait du nord-est, apportant l’air des Jutes au-delà de l’océan, cet air polaire que tous les voyageurs redoutaient en hiver. Il ne fallait pas s’arrêter, pas maintenant. Continuer, droit devant, jusqu’au village dont il distinguait les vagues contours très loin au sud. Dans son traîneau reposait le tribut de longues traques : peaux, viande, griffes et dents. Ultime victoire, l’ours avait fini par baisser sa garde, et Thedor avait saisi sa chance. Il vendrait ce qui intéressait le village – la viande, surtout – et conserverait les pièces de choix. Un nouveau collier pour Barvel, sa femme, et des figurines taillées dans l’ivoire pour Fehrele, son fils.

     La neige se remit à tomber alors que le soleil brillait toujours à sa droite. Les flocons, d’abord minuscules, se laissèrent ballotter par le vent, puis ils grossirent, imposèrent leur volonté, filèrent devant les yeux du chasseur. Bientôt, les dernières volutes de fumée du village disparurent derrière l’incessant ballet de la neige. Thedor serra les dents sous sa barbe blonde constellée de flocons. Avancer, tout droit. Ne jamais dévier. Surtout, ne jamais dévier.

     Combien de temps encore poursuivit-il sa marche dans cette nuée, il n’aurait su le dire. Peut-être avait-il déjà quitté ce monde. Le curé affirmait que l’enfer brûlait sans relâche ; Thedor, lui, l’avait toujours imaginé aussi blanc et froid que les interminables journées d’hiver. Sans village à l’horizon, sans étoiles pour s’orienter, alors même que le vent sifflait à ses oreilles sans suivre de direction précise, il était bel et bien perdu. Il ne pouvait cependant pas s’arrêter. Une halte dans cette tempête sonnerait sa mort, et il refusait de s’avouer vaincu face aux rigueurs du climat. Si un ours n’était pas capable de le tuer, l’hiver ne le ferait pas non plus. Il ne mourrait pas là. L’ancienne du village l’avait prédit à sa mère : vaillant, son fils périrait d’une main ennemie, non d’un hiver trop rigoureux. Cette seule pensée gonflait toujours son cœur de fierté et le fit redoubler d’efforts. La neige ne pouvait rien contre le destin.

     Le froid s’insinuait dans les plis de ses vêtements, recherchait les moindres failles, se glissait jusqu’à sa peau pour la mordre de ses milliers de dents aiguës. Une sueur glacée gelait sur ses joues. Déjà engourdis, ses doigts se crispaient douloureusement sur les sangles du traîneau, dont le poids lui paraissait plus accablant d’instant en instant. Ses muscles tendus par l’effort se rappelèrent bientôt à lui. Les protestations furent d’abord ténues, supportables, mais bien vite la souffrance irradia bras et jambes tandis qu’il luttait contre les bourrasques acharnées. Il dut abandonner son butin aux loups pour poursuivre son avancée.

     Thedor passa un revers de gant sur ses yeux pour chasser les flocons accrochés à ses cils. Ce fut à ce moment que le chant lui parvint. Un murmure, porté par le blizzard, à moins qu’il ne fût issu de son imagination. Le trappeur fit halte pour mieux tendre l’oreille. De nouveau, entre deux rafales, le son s’éleva, et il distingua les notes éparses d’une mélodie fredonnée dans l’air. Son cœur cogna dans sa poitrine. Comment pouvait-il percevoir cette musique malgré les mugissements du vent ? Ses sens trompés lui faisaient-ils défaut, ou les anges l’appelaient-ils quelque part dans cette nuée ? Mais si quelqu’un chantait ainsi, cela signifiait qu’un bon feu crépitait non loin et que quelqu’un pouvait l’accueillir. À cette pensée, il s’élança en avant, ignorant les dards glacés qui transperçaient son corps.

     La tempête se calma peu à peu autour de lui. Thedor perçut les doux accords de la voix quelque part sur sa gauche. Suivant toujours la mélodie, il s’aperçut bien vite que le vent soufflait moins fort, que la neige était moins épaisse. De solides troncs blancs apparurent, le sol se révéla enfin. Thedor leva les yeux. Les arbres masquaient le ciel et s’opposaient à la tombée de la neige. Le vent ne parvenait pas à s’engouffrer sous les branches ; ses sifflements en étaient atténués. Une forêt ? Il savait pourtant fort bien qu’il n’y en avait aucune sur le chemin, à l’exception de celle où il avait chassé l’ours ! Avait-il pu s’égarer au point de revenir sur ses pas ? Derrière lui, le monde disparaissait sous le blizzard ; devant lui, une pâle lumière semblait émaner du cœur de la forêt. Il pouvait attendre la fin de la tempête ici, à l’abri. Avec un peu de chance, il ne se serait pas trop éloigné de l’endroit où il avait dû abandonner son traîneau. Peut-être le retrouverait-il sur le chemin du retour, et avec lui les trophées si durement gagnés ?

     Le chant reprit tout à coup. Thedor reconnut les délicates intonations d’une voix féminine, la douceur, la grâce, la mélancolie d’une lamentation, et l’indéniable talent de celle qui fredonnait ainsi. Intrigué, il poussa plus avant, chassant de la main les flocons emmêlés dans ses cheveux. Le clapotis d’une eau vive se mêla bientôt au chant. Une rivière coulait non loin, signe que les rigueurs du froid épargnaient bel et bien cet étrange endroit. De nouveau, le trappeur songea au purgatoire, mais il secoua la tête à cette idée. Cela ne ressemblait-il pas plutôt au paradis ? Verrait-il l’un des anges de dieux, radieuse créature assise au bord de l’onde, une harpe posée au creux de l’épaule, ses longs cheveux d’or cascadant dans son dos ?

     Chaque pas l’éloignait un peu plus de la lisière de la forêt, mais il savait qu’il parviendrait à en retrouver le chemin. Bientôt, lorsque la neige et la tempête disparurent dans son dos, les arbres s’ouvrirent devant lui. Thedor s’immobilisa, la main posée sur le tronc d’un haut mélèze. Le doux murmure aquatique qu’il avait entendu provenait d’une source ; elle s’écoulait le long d’une paroi rocheuse pour rejoindre une petite étendue d’eau, qui elle-même alimentait un ruisseau filant à travers la forêt. Sur la berge, vêtue d’une simple robe blanche, une femme d’une stupéfiante beauté se tenait assise, les genoux repliés sous elle. Perdue dans ses songes, elle gardait les yeux fermés tandis que s’élevait sa voix claire et pure et qu’elle peignait ses longs cheveux blonds, ramenés sur son sein. Ils encadraient un visage blanc auquel on n’aurait pu donner d’âge, aux traits fins et réguliers et à la bouche d’une rare sensualité, rose comme une fleur. Un mince torque d’argent orné de pierres bleues ceignait son cou étroit.

     Thedor demeura un long moment immobile à contempler cette créature – il ne pouvait s’agir que d’un ange, sans le moindre doute. Aucune femme au monde ne possédait cette singulière beauté, cette délicatesse. Il la désira sans la moindre réserve, sans plus penser un seul instant à celle qui attendait son retour au village. À ce moment, seule importait cette vision issue d’un rêve.

     Lorsque la chanson s’interrompit, bien trop tôt au goût du trappeur, la créature ouvrit les yeux, dévoilant deux iris d’un bleu aussi profond que l’océan. Leurs regards se croisèrent. La femme ne parut pas s’étonner de sa présence. Silencieuse et impassible, elle l’observa quelques secondes, et Thedor se demanda un instant si elle n’allait pas simplement disparaître comme un esprit.

     « Êtes-vous égaré ? »

     La question prit le trappeur de court. Il battit des paupières, surpris, tandis que les échos chantants de la voix se répercutaient dans son esprit.

     « Oui », finit-il par répondre.

     La rugosité de son timbre le choqua.

     « Où sommes-nous ? demanda-t-il d’une voix plus douce.

     — Dans la forêt. »

     Sans plus d’explications, elle se leva. Les pans de sa robe glissèrent contre ses jambes fuselées, dévoilant juste ce qu’il fallait de peau pour raviver le désir du trappeur. Le peigne était resté dans l’herbe à ses pieds. Thedor remarqua à peine qu’elle ne portait pas de chaussures et que de fines gouttelettes d’eau ruisselaient sur ses pieds.

     « Vous pouvez vous reposer ici jusqu’à ce que la tempête cesse, dit-elle, désignant la minuscule clairière dans laquelle elle se tenait. Reposez-vous, et reprenez votre chemin lorsque la fatigue vous aura quitté. »

     Il s’avança, envoûté, le cœur battant à tout rompre. La femme le rejoignit à pas lents. Sans un mot, elle lui retira ses gants, ouvrit son manteau. Thedor se rendit compte qu’il faisait bon, à cet endroit, comme lors d’un doux matin d’été. La femme exhalait un suave parfum de fleurs coupées. Il respira à pleins poumons tandis qu’elle s’approchait plus près.

     « Comment… »

     Elle posa un doigt sur ses lèvres, et le reste de ses mots s’évanouit de son esprit.

     Bien des heures plus tard, bien après qu’il eût possédé ce corps aux courbes parfaites, tandis qu’elle dessinait d’étranges circonvolutions sur sa peau nue, il se remémora sa question et comprit qu’elle n’avait pas le moindre sens. Elle était une créature d’un autre monde, son nom importait peu. En avait-elle seulement un ? La reverrait-il un jour ?

     « La tempête a cessé. Tu dois retourner dans ton village, dit-elle soudain, comme si elle avait lu dans ses pensées. Reviendras-tu ?

     — Si je le peux.

     — Tu retrouveras le chemin. »

     Elle n’ajouta rien de plus mais retira le torque qui ceignait son cou.

     « Pour que tu ne m’oublies pas », susurra-t-elle.

     Elle le glissa dans sa large main et referma ses doigts sur l’argent. Thedor hocha la tête et elle se leva en silence. Ses cheveux d’un blond étincelant caressaient sa peau lisse, qui semblait accrocher la lumière comme la nacre irisée dans un coquillage des rivières. Elle descendit dans les eaux limpides qui s’étendaient non loin d’eux. Alors, tandis qu’elle se baignait, il se leva à son tour pour se vêtir. Ils n’échangèrent aucun autre mot, aucun autre regard. Il était temps pour lui de partir et de regagner son monde. Il n’en ressentait ni tristesse ni désespoir, car il savait que cet intermède ne pouvait durer éternellement. La douce mélopée s’éleva dans son dos quand il reprit son chemin vers la lisière de la forêt. Chacun des mots semblait pleurer son départ avec amertume.

     La tempête avait bel et bien cessé lorsqu’il regagna l’orée du bois, et il ne neigeait plus. Le froid mordant frappa le trappeur comme un coup de poing ; il lui sembla s’éveiller d’un rêve. Ramenant ses fourrures sur le bas de son visage pour s’en protéger, il contempla la nappe éclatante qui recouvrait le monde et un cri de joie s’échappa de ses lèvres. À quelques pas de là gisait son traîneau, à demi enseveli sous une épaisse couche de flocons immaculés. Thedor se précipita dans cette direction. Ses bottes s’enfoncèrent profondément, mais la satisfaction de retrouver le fruit de sa chasse l’emporta sur la difficulté. Le soleil se levait tout juste, rasant l’horizon. Il ne disposait pas de beaucoup de temps en cette période de l’année. Ses larges bras officiant comme d’immenses pelles, il dégagea le traîneau, le redressa quelque peu, puis se tourna vers le sud. Au loin, la palissade du village formait une ligne sombre sur la neige étincelante. Cette vue l’emplit d’une vigueur renouvelée et il s’empara des sangles, prêt à tirer son butin jusqu’aux murs de rondins. Une dernière fois, il s’accorda un regard en arrière, mais son cœur manqua un battement : la plaine blanche s’étendait à perte de vue, sans la moindre ombre de bois aux alentours. Thedor resta longtemps interdit. Avait-il entrevu le paradis, ou le voile d’un monde bien plus ancien s’était-il levé au cours de la tempête ?

     Sans plus s’attarder, il tira sur les sangles. L’effort lui arracha un grognement rauque, mais chaque pas le rapprochait un peu plus du village, de son foyer, de ceux qui espéraient son retour. Peu à peu, le souvenir de son épouse s’imposa à son esprit : ses longs cheveux d’un roux flamboyant, ses yeux d’émeraude, la chaleur de sa voix, la clarté de son rire, la douceur de ses mains. Il se prit à désirer la revoir, elle plus que quiconque. Depuis combien de temps ne l’avait-il pas serrée contre lui ? Quand l’avait-elle embrassé pour la dernière fois ?

     À la nuit tombante, enfin, il franchit l’entrée du hameau. On l’accueillit avec chaleur. Il serra les mains des hommes qu’il croisa, s’enthousiasma avec eux de sa superbe prise, raconta cinq, dix, vingt fois son combat. Il aperçut sa maison, étroite bâtisse de pierres, de bois et de torchis, sur le toit duquel une cheminée laissait échapper de lourdes volutes de fumée grise. Il ouvrit la porte exactement comme il l’avait imaginé : d’un seul coup, en grand, en criant qu’il était de retour, et son fils hurla de joie. L’enfant se jeta dans ses jambes ; malgré la fatigue et la douleur de ses membres perclus, Thedor le souleva d’un seul bras pour le hisser jusqu’à son épaule, puis il attrapa Barvel qui venait à sa rencontre. Il embrassa ses lèvres pleines avec fougue, la faisant rougir de plaisir. À cet instant, plus rien ne comptait que le bonheur de les retrouver après ces semaines de solitude.

     « J’ai bien cru que tu ne rentrerais jamais », souffla sa femme, bien plus tard.

     Elle reposait contre lui, la joue posée sur son torse. Ils avaient fait l’amour avec l’ardeur de ceux qui se retrouvent après une longue séparation. Non loin d’eux, dans son petit lit de l’autre côté du foyer, Fehrele ronflait, ses poings minuscules ramenés près de sa tête couverte de cheveux roux.

     « Je l’ai cru aussi, avoua Thedor. Mais le besoin de vous retrouver m’a guidé jusqu’à vous. »

     Elle lui sourit, aussi belle qu’aux premiers jours de leur rencontre.

     « Je t’ai rapporté un cadeau », lui annonça-t-il.

     Il plongea la main dans son manteau, abandonné au pied du lit, et en tira le torque d’argent. À présent, il ressemblait à n’importe quel bijou, pas au collier d’une étrange créature des rivières. Il lui semblait provenir d’un rêve déjà à demi oublié. Thedor peinait à se rappeler du moment où la femme le lui avait donné, et ce qu’elle avait dit à ce moment-là. Il le passa autour du cou de Barvel. Les yeux verts de son épouse pétillèrent. Elle ne lui demanda pas d’où il venait. Au lieu de cela, elle se redressa pour le chevaucher à nouveau, ses larges boucles de feu caressant son dos.

     Les mois s’écoulèrent, longs, rugueux, figés dans une gangue glacée. Après Noël, les jours grignotèrent du terrain sur les nuits ; le soleil, plus vigoureux au fil des semaines, eut enfin raison du froid. Puis le printemps finit par emporter les derniers frimas en direction du nord aux neiges éternelles. Au village, les flocons blancs disparurent et transformèrent les rues en torrents de boue, alors que la rivière dégelait enfin, charriant une eau bouillonnante et grouillante de vie. Thedor reprendrait bientôt la route, chercherait de nouvelles proies et rapporterait leur peau et leur viande ici. Il les vendrait au marché et en tirerait un bon prix. Barvel s’occuperait seule de la maison et de Fehrele, avant d’accoucher de leur deuxième enfant, conçu au cours de ce long hiver.

     Thedor quittait chaque jour la maison très tôt, bien avant l’aube. Avant son prochain départ vers le nord, à la recherche des ours à la précieuse fourrure, il s’affairait à poser des pièges aux abords de la rivière, à l’extérieur du village. Chaque matin, la capture se révélait fructueuse : lapins, renards et même hermines se laissaient prendre, appâtés par le clapotis de l’eau sur les pierres de son lit. Ce matin-là, pourtant, quelque chose changea. Il retirait un lièvre d’un collet lorsque les premières notes lui parvinrent, délicates, pures et d’une infinie tristesse. Leur mélancolie ranima quelque chose dans son cœur, le souvenir d’une image effacée par le temps. Il l’avait déjà entendue, sans pouvoir se rappeler où. Abandonnant le petit corps glacé sur la berge, il remonta le courant à pas lents. Peu à peu, son souvenir se précisa. Il revit de longs doigts tenant un peigne, glissé dans une chevelure d’or, une robe immaculée autour d’un corps mince.

     Il la trouva au bord de la rivière, dans la même position que dans la forêt, bien des semaines plus tôt. Les souvenirs affluèrent avec la même force que la rivière libérée de sa prison de glace. La créature était toujours la même, parfaite, magnifique, ses grands yeux clos tandis qu’elle se coiffait, fredonnant ses mots avec la douceur d’un souffle de vent.

     Et soudain, le chant s’interrompit. Elle ouvrit les yeux, et il sut qu’il y avait eu bien plus qu’une rencontre. Une promesse, un serment. Il plissa les paupières, mais la mémoire lui faisait défaut. Le regard bleu, implacable, le fixa avec une colère presque tangible. La femme se releva. Elle franchit la rivière sans craindre ni son débit, ni sa froideur, pour le rejoindre sur l’autre rive.

     « Tu m’as oubliée », reprocha-t-elle.

     Thedor ne put répondre, tâchant de rassembler les bribes de ses souvenirs épars. Il observa la femme sans âge, d’une beauté terrible. Il vit le peigne abandonné dans l’herbe humide, la finesse de son corps, la beauté de ses cheveux, et quelque chose manquait, mais il ne parvenait pas à se rappeler. Son regard s’attarda sur ses pieds nus dans l’herbe et le bas de sa robe blanche, mouillés après qu’elle eût traversé l’onde glacée. Ce détail ranima enfin sa mémoire. Sa grand-mère ne racontait-elle pas ces histoires, assise sur la place du village, avec les autres aïeules ? Ne parlait-elle pas des filles de la rivière, celles qui attiraient les hommes par leurs chants angéliques avant de les noyer dans les eaux profondes ? Il avait oublié leur nom, mais pas les légendes.

     La femme poussa un cri de dépit et de rage. Thedor crut qu’elle allait fondre sur lui pour l’entraîner dans la rivière, mais elle plongea seule, disparaissant dans l’onde. Son peigne resta sur la berge ; il était fait d’argent, mais le trappeur ne le ramassa pas. Il demeura immobile durant un long moment, soulagé qu’elle n’eût pas cherché vengeance. Il se rappelait, à présent : la neige, le froid, la crainte de s’effondrer et de mourir gelé, puis son chant, sa voix mélodieuse, la forêt, et leur étreinte passionnée dans l’herbe tiède. Elle lui avait donné son torque en gage de serment, pour qu’il n’oublie pas, mais à peine avait-il retrouvé Barvel que tout souvenir de cette divine apparition avait quitté son esprit.

Le torque. Barvel.

     Il courut à en perdre haleine. La boue glissante semblait vouloir l’empêcher de parvenir au village, le retenir au bord de la rivière pour le punir de ses actes passés. La traîtrise et le mensonge se payaient. Elle rechercherait son collier. Elle le trouverait. Les nixes – tel était leur nom, il s’en souvenait, à présent ! – aimaient à s’en prendre aux femmes, plus encore lorsqu’elles portaient un enfant. Sa colère ne se dirigerait pas contre lui, pas directement.

     Thedor se rua au village sans plus s’inquiéter ni des lièvres ni des collets, ni du printemps ni de sa chasse. Ses poumons le brûlaient, le cœur semblait vouloir jaillir hors de sa poitrine. Chaque respiration incendiait ses poumons et sa gorge mais il ne pouvait s’arrêter. Il franchit la palissade, traversa les ruelles inondées, atteignit sa maison. Il en ouvrit la porte à la volée, mais la grande pièce commune était vide, plongée dans la pénombre. À cette heure, Barvel se trouvait sans doute aux abords de la grand-place, là où la rivière traversait le village, à laver son linge avec les autres femmes.

     Le sang se glaça dans ses veines à cette seule pensée. Ses pieds lui parurent de plomb quand il quitta la maison, quand il se tourna vers l’endroit qu’il redoutait à présent d’approcher. Il sut, avant même de le constater de ses yeux. Il sut avant même que les villageois attroupés ne se tournent vers lui. Il le vit sur les visages des hommes et des femmes, dans leurs regards, honteux et apitoyés, dans la façon dont ils s’écartèrent sur son passage.

     Elle gisait au bord la rivière, ses longs cheveux roux étalés autour d’elle comme une couronne flamboyante, ses yeux d’émeraude grands ouverts sur le ciel azuré. Le torque ne brillait plus à son cou.

© Sophie Fischer, 2014

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