Les Marcheurs de Brume

Chapitre 1 - Pour un frère

 

 

 

 

          Les premiers rayons du soleil paraissaient à l’est, irradiant les cimes enneigées d’un camaïeu de rouges et d’oranges. Rikke referma les yeux et remonta la couverture sur ses épaules. Il faisait froid, le matin, au milieu de la vallée, et il était encore bien trop tôt pour se lever. Pour la cinquième fois, la jeune fille regrettait de ne pas avoir emporté de plus chaud vêtement pour la nuit. Que n’avait-elle écouté les conseils du guide avant le départ !

          Elle frissonna, battit de nouveau des cils. Son côté gauche s’engourdissait sur le matelas de fortune, amas de fourrures jetées à même le sol. Lentement, elle dégagea son bras, remua les doigts pour faire affluer le sang dans sa main, et contempla l’horizon déchiqueté qu’offrait la chaîne des Rheanes droit devant elle. C’était l’avant-dernier matin avant d’atteindre la prochaine ville et le refuge d’un lit près d’un âtre réconfortant. Plus qu’une nuit à dormir à la belle étoile, dans l’air glacé des montagnes et le lourd silence du mélézin autour d’elle.

          Rikke poussa un long soupir et se tourna avec précautions sur le dos. Des courbatures irradiaient tout son corps. Ses pieds lui faisaient mal, douloureux souvenir des lieues parcourues sur le chemin cahoteux. Leur guide ne les ménageait pas. Obsédé par son anémomètre et un hypothétique changement de temps, il contraignait la caravane à avancer toujours plus vite, espérant couvrir la distance qui séparait Arvanes de Hamelt aussi rapidement que possible. Il tendait à oublier que ses clients n’étaient pas des randonneurs chevronnés, et que lui seul était rompu à ces exercices d’endurance. Rikke redoutait déjà le moment de chausser de nouveau ses bottes. Se remettre en route lui semblait au-delà de ses forces. Au-dessus d’elle, le ciel dégagé promettait une journée aussi clémente que les précédentes. Aucun nuage, aucun souffle d’air, et aucun bruit dans les arbres alentour : rien n’indiquait la moindre dégradation à venir.

          Étouffant un bâillement derrière sa main, Rikke se redressa. Sur le campement, les premiers voyageurs commençaient eux aussi à bouger. Certains s’entretenaient à voix basse pour ne pas déranger ceux qui s’accrochaient encore au sommeil, d’autres repliaient déjà leurs couvertures pour les fourrer dans leurs sacs à dos. La jeune fille jeta un regard sur sa droite et émit un grognement agacé. Bien entendu, la couche d’Ulrik était vide. Elle ne s’affola pas comme les premiers matins, quand elle retournait le camp en hurlant le nom de son cadet égaré. Une fois de plus, elle le retrouverait en grande discussion – ou plutôt en monologue – avec leur guide Answald, fâcheuse habitude qu’il avait prise au grand dam de l’intéressé. Ulrik ne changeait pas : toujours enclin à se lier avec tout le monde, et en particulier avec ceux qui préféraient qu’on leur fiche la paix. À deux reprises, Rikke avait surpris le regard que lui lançait Answald, un mélange de reproches et de supplique, un air qui l’invitait à garder son frère auprès d’elle. Hélas, quand Ulrik jetait son dévolu sur quelqu’un, le pauvre n’avait plus qu’à prendre son mal en patience. Plus que deux journées de voyage, et le guide devait lui aussi espérer sa prochaine délivrance. Peut-être même était-ce la raison pour laquelle il forçait tant l’allure…

          Enfiler de nouveau ses bottes demanda à Rikke un effort de volonté dont elle ne se croyait pas capable. Elle n’avait guère d’autre choix, à part si elle préférait moisir dans la vallée jusqu’à la prochaine vague. Comme elle s’y attendait, Ulrik reparut devant elle quelques minutes plus tard, sur les talons d’Answald qui revenait de son exploration matinale. Il la gratifia d’un sourire enjoué, alors que l’expression du guide témoignait d’un fort besoin d’isolement.

          — Bonjour, Rikke ! s’exclama le jeune homme, déjà d’excellente humeur. Bien dormi ?

          — Bien. Combien de fois faudra-t-il que je te dise de laisser herr Answald tranquille ? ajouta-t-elle en baissant la voix.

          — Il ne s’est encore jamais plaint.

          — Parce qu’il est trop courtois pour ça. Fiche-lui la paix, Ulrik. Tu l’importunes à le suivre ainsi comme un chiot.

          La comparaison arracha un nouveau sourire à son frère. Sans en tenir compte, il se pencha vers ses affaires et commença à les rassembler.

          — Je vais le faire, intervint Rikke.

          — Je peux m’en occuper.

          — Laisse, je te dis.

          Ulrik haussa les épaules et lui fourra les couvertures dans les bras. Il avait revêtu son manteau de voyage, splendide pièce de cuir et de fourrures qui leur avait coûté les yeux de la tête, mais qu’il supportait plutôt bien dans l’air glacé. Rikke reposa les couvertures sur le sol et passa sa propre veste. Après cinq jours de marche, elle aurait vendu père et mère pour un bain, mais c’était un luxe qu’on ne se permettait pas dans les montagnes. Et puis, de toute façon, Answald refusait de leur accorder de longues haltes. Même pour les repas, les voyageurs devaient se contenter de la pause octroyée le soir et avant le départ du matin. On mangeait debout le reste de la journée, pour ne perdre aucune des précieuses heures que le guide chérissait tant.

          La jeune fille ouvrit sa gourde pour verser un peu d’eau dans sa main, et entreprit de s’asperger le visage pour se rafraîchir. Au moins, dans la vallée, les ruisseaux ne manquaient pas, et Answald permettait qu’on s’arrête pour remplir les outres à intervalles réguliers. Elle fouilla ensuite dans son sac et en retira une miche de pain, du fromage enveloppé dans un linge et des tranches de jambon fumé empaquetées avec soin. Ulrik s’assit sur le sol et ils partagèrent leur petit-déjeuner tandis que le reste du camp terminait de s’éveiller à son tour. Rikke aspirait à demeurer encore un peu en paix, mais son frère se sentait déjà d’humeur volubile.

          — On a une vue imprenable sur le bas de la combe, de là-bas, lança-t-il gaiement.

          — Comment peux-tu le savoir ?

          — Answald me l’a dit. Apparemment, on aperçoit jusqu’au Nibel qu’il y a au fond.

          Rikke mâchonna son jambon en silence, le regard rivé sur Ulrik. Il prononçait ces mots avec une désinvolture qui la troublait toujours, même après toutes ces années. Elle fixa ses yeux céruléens et le voile qui les ternissait, celui-là même qui l’empêchait de voir plus qu’un changement de luminosité autour de lui. Ulrik était aveugle depuis l’âge de onze ans, mais il continuait de se comporter comme s’il ne le remarquait pas.

          — Tu devrais cesser de suivre Answald partout, lui reprocha-t-elle, détournant la conversation du sujet de sa gêne. Il a autre chose à faire qu’à veiller sur toi en permanence.

          — Il n’a pas besoin de me surveiller. Je peux très bien me débrouiller seul.

          — Ton manteau est éraflé au niveau des genoux : tu as glissé, Ulrik, ce qui signifie qu’Answald a dû te relever. Cette responsabilité ne lui incombe pas.

          — Pas plus qu’à toi, dit doucement le jeune homme. Cesse donc de toujours t’inquiéter pour moi.

          — Et si tu tombais dans la combe, hein ?

          — Elle se trouve beaucoup trop loin pour que j’y mette le pied, et quand bien même cela se produirait-il que tu serais enfin débarrassée de mon fardeau. Rikke, ne te ronge pas les sangs pour rien : la seule chose qui peut m’arriver ici, c’est de me tordre la cheville sur un caillou.

          — Et ce serait déjà bien assez pénible.

          — Alors, je t’en prie : pars devant et déblaie le chemin.

          Rikke laissa échapper une exclamation étouffée, agacée par la répartie de son cadet. Ulrik ne manquait jamais une occasion de lui faire remarquer qu’elle s’immisçait trop dans sa vie à son goût. Pourtant, il fallait bien que quelqu’un veille sur lui. Loin ou pas, cette satanée combe constituait un piège parfait pour un inconscient tel que lui : il y aurait gambadé sans réfléchir si on lui avait annoncé la présence d’un mouflon. Le guide finirait peut-être par tenter cette solution si le jeune homme s’obstinait à le suivre partout.

          Ils achevèrent leur petit-déjeuner en silence. Un sourire amusé flottait toujours sur les lèvres d’Ulrik, et sa sœur n’entendait pas lui donner la satisfaction de détourner une nouvelle fois la conversation, le laissant ainsi penser qu’il marquait des points. Elle ne parvenait pas à le comprendre. Tous les voyageurs restaient en petits groupes, ne se parlaient que peu et se mêlaient encore moins, mais Ulrik, lui, papillonnait constamment pour échanger quelques mots avec chacun d’eux. Et, surtout, il s’était pris de sympathie pour Answald, un homme qui semblait préférer la compagnie des rochers à celle de ses congénères. Rikke elle-même ne ressentait ni le besoin ni l’envie de lier connaissance avec leurs compagnons de route. Chacun voyageait entre les deux villes pour ses propres intérêts ; des commerçants, pour la plupart, qui se regroupaient ainsi pour économiser les sommes substantielles réclamées par les guides. D’autres, plus rares, vivaient à Arvanes, tout comme Ulrik et elle. Ils en connaissaient d’ailleurs certains, au moins de vue, et ils se saluaient d’un rapide hochement de tête lorsque leurs regards se croisaient. Pour le reste, Rikke se satisfaisait de la courtoise distance que chacun tenait à garder avec ses voisins.

          Answald était prêt à partir depuis longtemps quand les derniers lève-tard finirent par s’affairer. Chacun hissa son sac sur ses épaules, vérifia l’ajustement de ses bottes et riva son chapeau sur son crâne, et le guide donna le signal du départ. Ils poursuivaient leur route en direction du sud-est, admirant les combes qui plongeaient dans le Nibel sur leur droite, ressentant un léger frisson à le savoir à la fois si lointain et si proche. Il n’aurait fallu qu’un souffle d’air pour soulever ces terribles nappes de brouillard et envelopper les voyageurs d’une purée de poix inextricable. Tous éprouvaient la même appréhension à cette idée, mais deux, seulement, n’en laissaient rien paraître. Answald avançait avec le pied sûr de celui qui passait sa vie sur les chemins. Ulrik, lui, incapable d’apercevoir le fond des ravines, ne concevait pas le danger ondulant sous leurs pieds.

          Comme les jours précédents, le pâle soleil du début de printemps peinait à réchauffer l’atmosphère. Rikke s’étonnait toujours de l’absence d’animation autour d’eux : aucun chant d’oiseau ou course d’isard ou de renard, ni de bruissements de pas de mulots ou de musaraignes. Le silence, seulement rompu par le son de leurs bottes sur les cailloux, en devenait terriblement oppressant. La route entama une lente ascension peu avant le milieu de la journée, alors que l’estomac des marcheurs commençait à crier famine. Bien qu’aisée au début, elle s’accentua rapidement jusqu’à atteindre une abrupte inclinaison. Ils furent bientôt contraints de s’aligner en une longue colonne, s’entraidant lorsque les passages se faisaient raides ou hasardeux. Rikke tenait la main d’Ulrik pour faciliter sa progression. Pour une fois, le jeune homme ne rechignait pas quant à ce soutien bienvenu et s’y abandonnait même avec reconnaissance. Hamelt demeurait toujours invisible, masquée par la haute cime dont ils commençaient l’escalade.

          Après quelques heures d’une montée rendue pénible par l’épuisement et la faim, Answald leur octroya enfin une halte, la première, en journée, de tout le voyage. Rikke se laissa choir sur un gros rocher plat détaché de la pente escarpée. Ses pieds échauffés par la longue marche lui rappelaient sans ménagement leur fatigue. Elle rêvait de retirer ses bottes, mais savait que, si elle s’y risquait, jamais elle ne pourrait les remettre à nouveau. Par dépit, la jeune fille attrapa l’outre accrochée à sa ceinture et but à longs traits. L’eau glacée irradia sa langue et sa gorge desséchées. Avec un soupir d’aise, Ulrik s’assit à ses côtés, les yeux clos et le nez levé vers le ciel.

          — Mon royaume pour un funiculaire, soupira un marchand non loin d’eux, s’épongeant le visage avec son chapeau de feutre.

          — Nous sommes trop loin pour en rencontrer un, lui rappela Answald.

          Sa voix monotone sonnait grave et sérieuse.

          — Pourquoi ne les construit-on pas un peu plus bas ?

          Rikke gratifia son frère d’un coup de coude dans les côtes. Tout le monde savait très bien pourquoi, et personne ne désirait entendre l’histoire. Quelques sourcils se froncèrent devant l’audace d’une telle question. Answald ne jugea même pas utile de répondre.

          — Ne pas parler de certaines choses ne les rendra pas moins tangibles, soupira Ulrik à mi-voix.

          — Mais les gens préfèrent le silence aux mots qu’ils redoutent, lui rappela sa sœur. Et moi aussi, si tu veux le savoir.

          Il haussa les épaules, le visage tourné vers leur guide. Rikke détestait quand il agissait ainsi. Parce qu’il n’y voyait pas, ou parce qu’il n’attendait rien de bien précis de la vie, Ulrik ne craignait rien, ni le danger des combes ni celui du Nibel tapi en leur sein. Il concevait le monde avec la naïveté d’un enfant, mais rares étaient ceux qui partageaient cet optimisme. Pour avoir elle-même assisté à la montée de cette terrible brume jusqu’aux portes d’Arvanes, deux ans auparavant, Rikke savait qu’il ne s’agissait pas d’une obscure menace sans réalité. On ne construisait pas à la limite des vagues. On se hissait, tant bien que mal, sur les plus hautes cimes, en priant que jamais le danger ne parvienne à gagner les refuges bâtis hors de sa portée. Les funiculaires ne dérogeaient pas à cette règle d’or.

          À l’issue de cette pause bien méritée, Ulrik échappa à l’attention de sa sœur et fila en tête du cortège afin de rejoindre Answald. Rikke s’empressa de lui emboîter le pas. Elle ne tenait pas à le voir glisser sur une pierre et s’affaler de tout son long dans le chemin. Les autres voyageurs auraient tôt fait de le railler ou de le fustiger pour ce retard qu’il leur faisait prendre. La haute silhouette du guide se détachait juste devant eux, inflexible dans son avancée, son pied assuré martelant le sol à une cadence quasi militaire. Rikke se hissa à hauteur de son frère, qui consentit de nouveau à lui donner la main. Le soleil dégringolait de l’autre côté de la vallée, colorant les combes de teintes chatoyantes. En bas, le Nibel devenait étang d’or et nappes mordorées. Presque beau.

          — Où allons-nous faire halte, cette nuit ? demanda tout à coup Ulrik.

          — Plus loin.

          La réponse laconique du guide fit sourire le jeune homme, malgré l’effort qu’il devait déployer pour garder le rythme. Sa main serrait celle de sa sœur avec force.

          — C’est loin, « plus loin » ?

          — C’est plus loin.

          — Nous nous arrêterons lorsque herr Answald le jugera prudent, souffla Rikke, agacée.

          — Ça ne coûte rien de demander. Et puis, la dame qui nous suit aimerait bien le savoir, elle aussi.

          Rikke jeta un coup d’œil par-dessus son épaule. Derrière eux, une femme d’une trentaine d’années, les joues rosies par le froid et l’effort, traînait des pieds à chaque mouvement. Une sueur brillante perlait à son front et sa respiration se réduisait à des ahanements poussifs. Elle n’était pas la seule à durement éprouver les rigueurs du voyage : les autres marcheurs ne semblaient pas mieux en point qu’elle. Rikke elle-même aurait volontiers posé son sac sur le bord du chemin, mais Answald ne paraissait pas vouloir monter le camp de sitôt.

          Ils poursuivirent leur marche durant de longues heures, tandis que le soleil achevait sa course derrière les pics les plus à l’ouest, en contrebas. La route continuait de grimper vers les hauteurs et ils n’apercevaient pas le moindre signe de vie, ni la trace du funiculaire tant attendu. Alors que les premières étoiles commençaient à scintiller, ils atteignirent un replat assez large pour accueillir leur troupe. Tous les regards convergèrent aussitôt, pleins d’espoir, en direction du guide, et un même soupir de soulagement s’échappa de toutes les lèvres lorsqu’il fit tout à coup halte, avant de se tourner vers eux :

          — Nous passerons la nuit ici.

          Avec le soir s’abattit sur la pente un froid que nul n’avait encore connu jusqu’à présent. À l’abri des maisons de pierres, avec leurs cheminées où le feu crépitait joyeusement, on ignorait tout des véritables frimas qui tombaient sur la montagne désolée. À cette altitude, une neige perpétuelle couvrait les versants exposés au nord ; des congères s’amoncelaient sous les mélèzes et les sapins. Allongée sur ses fourrures, Rikke tendait l’oreille aux premiers chants d’oiseaux entendus depuis leur départ d’Arvanes. Savoir que les animaux nichaient là, sans crainte de danger, la rassurait. Le lendemain, ils atteindraient Hamelt, la fin du périple pour beaucoup, une étape pour Ulrik et elle.

          — Il paraît que le voyage jusqu’à Gilburg est bien plus long.

          Ulrik était étendu sur le dos à côté d’elle. Il semblait contempler la voûte étoilée de ses yeux pâles. Ses cheveux, toujours aussi désordonnés, s’étalaient en une couronne blonde sur le brun de sa couche.

          — Il paraît, acquiesça Rikke à voix basse.

          — Combien de temps, à ton avis ?

          — Je ne sais pas. Huit jours, peut-être dix.

          — Un long voyage, répéta Ulrik dans un souffle.

          — Nous nous reposerons autant que nécessaire à Hamelt. De toute façon, il vaut mieux attendre la prochaine marée avant de reprendre la route.

          Il hocha la tête en silence, plongé dans de nouvelles réflexions. Rikke contempla son profil, la douce courbe de son nez légèrement retroussé, ses pommettes hautes et blanches, le fin dessin de ses lèvres pâles. Ils se ressemblaient comme des jumeaux, malgré les cinq années qui les séparaient. Mêmes cheveux blonds, mêmes yeux bleus, mêmes visages au tracé encore un rien juvénile. Ils faisaient presque la même taille – Ulrik la dépassait tout de même d’un demi-pouce, pour le simple plaisir de pouvoir dire qu’il était « plus grand » qu’elle.

          Parfois, elle s’interrogeait sur le bien-fondé de sa décision. Après la mort de leur père, le dernier membre de leur famille, Rikke avait rempli leurs sacs et décrété leur prochain départ pour Gilburg. Ulrik n’était pas aveugle de naissance, et elle savait que là-bas, ils trouveraient suffisamment de médecins qualifiés pour tenter une opération. Elle gardait au fond de son bagage une liasse de bons de valeur. Le legs de leurs parents leur permettrait de payer l’intervention. Ulrik recouvrerait peut-être enfin la vue. Son frère ne semblait pas partager son enthousiasme quant à cette possibilité. Son équanimité la dérangeait ; à plusieurs reprises, la jeune fille avait évoqué le sujet, et chaque fois, un mur d’impassibilité se dressait devant elle. Pourquoi ne se réjouissait-il pas de cette chance ? Pourquoi n’essayait-il pas d’imaginer à quoi pourrait ressembler sa vie si l’on parvenait à lui rendre la vue ? Déçue, blessée, Rikke éprouvait une pointe de rancœur lorsqu’elle ressassait trop ces pensées.

          Les derniers voyageurs s’étiraient déjà quand elle ouvrit les yeux le lendemain, s’apercevant avec surprise qu’elle s’était endormie sans même s’en rendre compte. Comme les jours précédents, il n’y avait pas un souffle de vent, mais de fins nuages parsemaient le ciel d’un bleu éclatant. Mortifiée d’avoir dormi si longtemps, elle se leva en hâte. Ulrik ne se trouvait pas à ses côtés, pour changer. Un peu plus haut, assis sur un rocher, Answald observait les oscillations de l’anémomètre qu’il tenait entre le pouce et l’index ; le jeune aveugle était accroupi près de lui, les bras enroulés autour de ses genoux, et le mouvement continu de ses lèvres indiquait clairement qui entretenait la conversation.

          Rikke rassembla ses affaires, les jeta dans son sac, puis passa rapidement de l’eau sur son visage. Dans le camp, les autres achevaient leur petit-déjeuner – ou le commençaient tout juste pour les retardataires comme elle – s’attendant à un départ imminent. Il ne leur restait qu’une journée de marche. À cette seule pensée, Rikke chaussa ses bottes de cuir sans s’inquiéter de la douleur. S’ils avançaient au même rythme que la veille, ils parviendraient en vue de Hamelt avant le milieu de l’après-midi, et termineraient leur ascension quelques heures plus tard.

          Answald accéléra l’allure, au grand dam de ceux que la fatigue ne quittait plus. Juste derrière lui, Rikke le voyait lever fréquemment la tête vers les nuages qui s’amassaient peu à peu au-dessus d’eux. Le changement de temps qu’il redoutait se rapprochait, et le guide au visage imperturbable devait s’inquiéter de la remontée du Nibel. Par réflexe, la jeune fille jeta un coup d’œil en direction de la combe en contrebas. Tour de son imagination ou réalité, il lui sembla que la nappe opaque engloutissait à présent les arbres les plus bas, là où on les distinguait encore quelques heures auparavant.

          Mais Hamelt finit par se détacher sur le pan de roc, splendide construction de granit, de bois et de fer, aux murailles imprenables et aux étages s’élançant vers les cieux. Les voyageurs poussèrent des exclamations de soulagement, de joie, de dépit, aussi, car il leur restait plusieurs heures d’efforts avant de l’atteindre, mais la délivrance leur apparaissait enfin dans toute sa magnificence. Ils apercevaient les bases jetées dans le vide, portées par le métal riveté dans la pierre et soutenues de contreforts. Des fanions rouges pendaient le long des murs pour annoncer aux marcheurs la fin prochaine de leur périple. Rikke serra la main de son frère plus fort, soulagée.

          — Ça y est ! Voilà Hamelt ! Nous y sommes presque, Ulrik.

          Il sourit, le regard rivé droit devant lui comme s’il contemplait le dos de leur guide.

          — Il ne nous reste plus qu’à atteindre le funiculaire, alors.

          — Nous y serons bientôt.

          Sur ces mots, Answald reprit la marche, et tous le suivirent avec une énergie renouvelée.

          — Nous avons parcouru la moitié de notre voyage, et tout s’est bien passé, souffla Rikke, plus enthousiaste que jamais. Dans moins d’un mois, nous gagnerons Gilburg, et tu seras opéré avant la fin de l’été !

          Elle pressa de nouveau la main d’Ulrik, un sourire étincelant sur les lèvres.

          Portés par leur engouement, ils forcèrent l’allure sans même s’en apercevoir et, une heure à peine après midi, le rail du funiculaire fut enfin en vue, interminable strie noire sur le gris de la montagne. Answald saisit la poignée du vibraphone pour avertir les gardes de la présence de la caravane, puis ils s’assirent sur les pierres alentour, patientant durant la lente descente de la machine. Une longue succession de grincements accompagna l’arrivée de la cabine. Elle s’immobilisa à hauteur du sol dans un bruit terrible et un crépitement d’étincelles. Un jet de vapeur jaillit en sifflant du moteur fixé sur son toit. Personne ne se soucia du danger potentiel que représentait ce véhicule de fortune. Tous les voyageurs s’engouffrèrent à l’intérieur et, assis sur leurs sacs de voyage, fermèrent les yeux quand le funiculaire reprit son chemin vers les sommets, vers la sécurité promise par les murs de Hamelt.

© Sophie Fischer, 2014-2020

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